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Expédition Antarctica : interview de Laurent Ballesta

Il y a 2 années

Aux côtés du photographe Vincent Munier et du cinéaste Jérôme Bouvier, le photographe et biologiste sous-marin Laurent Ballesta a vécu il y a quelques semaines une aventure inédite en Antarctique : une résidence d’artistes pour mettre en avant le manchot empereur, ambassadeur universel de ce continent blanc. Mi-octobre, à la veille de son départ pour rejoindre la base française Dumont d’Urville, il nous a confié les secrets de la préparation et des objectifs de cette expédition exceptionnelle.

Laurent Ballesta © - Laurent Ballesta / www.andromede-ocean.com / www.blancpain-ocean-commitment.com

Laurent Ballesta © – Laurent Ballesta / www.andromede-ocean.com / www.blancpain-ocean-commitment.com

Plongez ! : Depuis combien de temps prépares-tu cette expédition ?
Laurent Ballesta :
cela fait deux ans qu’avec toute l’équipe de l’association WildTouch, fondée par le cinéaste Luc Jacquet, nous sommes mobilisés. 10 ans après le succès du film « La marche de l’Empereur », Luc souhaitait revenir en Antarctique pour voir ce que deviennent les manchots empereurs héros du film et constater sur place les conséquences du réchauffement climatique sur la faune locale.

Plongez ! : Qu’est-ce qui a nécessité un temps de préparation si long ?
Laurent Ballesta :
il a d’abord fallu défendre le projet auprès des organisations qui ont autorité sur la base Dumont d’Urville : la Préfecture des Terres Australes et antarctique françaises (les TAAF) pour la réglementation d’une part, l’Institut polaire Paul-Emile Victor pour la logistique et la sécurité d’autre part. Avec Luc Jacquet, nous avons dû expliquer nos objectifs pendant les 2 mois de notre présence sur place. Il faut dire que les places sont chères sur la base, qui ne peut accueillir que 80 personnes pendant l’été austral, en priorité des chercheurs. Finalement, nous avons pu obtenir 11 places.

Plongez ! : Et pour le matériel, comment vous-êtes vous organisés ?
Laurent Ballesta :
la préparation du matériel a débuté il y a près de 18 mois. Dès l’été australe 2014-2015, nous avons transféré des dizaines de bouteilles pour les plongées ainsi que des machines destinées à faire des trous dans la glace. Cette année, 3 tonnes de plus ont été acheminés en Antarctique : des scaphandres pour la plongée ainsi que nos combinaisons prototypes avec des systèmes de chauffage intégrés. Pour ma part, j’ai emporté 250 kg de matériel photo.

Plongez ! : peux-tu nous présenter le déroulé de l’expédition ?
Laurent Ballesta :
je pars demain, le 17 octobre, pour rejoindre Hobbart en Tasmanie avec une partie de l’équipe. Là, nous embarquerons sur l’Astrolabe, le bateau de l’Institut polaire, pour 8 à 9 jours de traversée selon les conditions météo. Un hélico aura été envoyer pour vérifier où le bateau peut passer, afin que l’on puisse se rapprocher le plus possible de la base Dumont d’Urville. Ensuite, il nous faudra quelques jours pour déployer tout le matériel, et si tout se passe bien, nous devrions faire la première plongée aux alentours du 6 novembre (NDLR : finalement, la première plongée s’est déroulée quelques jours plus tard après une tempête), et être de retour en France autour du 1er janvier 2016.

Plongez ! : Quels sont les objectifs de l’expédition ?
Laurent Ballesta :
ils sont à la fois scientifiques, pédagogiques et médiatiques. Scientifiques car nous allons travailler avec les chercheurs pour les accompagner dans différentes études en réalisant des plongées qu’ils ne peuvent pas faire habituellement. L’équipe a également pour objectif de réaliser un documentaire de 90 minutes pour Arte sur une idée de Luc Jacquet : présenter le regard croisé de deux photographes animaliers, Vincent Munier sur la glace, moi dessous, et raconter l’Antarctique avec la problématique du réchauffement climatique.

Plongez ! : Ce réchauffement a-t-il déjà des conséquences sur les populations de manchots ?
Laurent Ballesta :
hélas oui. Il y a deux ans, les grands glaciers, en se fracturant suite à la hausse des températures, ont libéré une grande quantité d’eau douce dans l’océan. Or l’eau douce gèle plus vite que l’eau de mer : paradoxalement, il s’est donc formé une couche de glace qui a perduré beaucoup plus longtemps, et les manchots adultes ont dû parcourir jusqu’à 100 km pour trouver la nourriture nécessaire pour leurs petits. Tous les bébés manchots sont morts ! Cette année cela s’annonce mieux, mais on sent qu’il y a de grandes métamorphoses en cours.

Plongez ! : Qu’attends-tu de cette expédition ?
Laurent Ballesta :
c’est la première fois que je vais voir le manchot empereur ! Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est d’aller voir les écosystèmes glaciaires profonds : contrairement aux récifs coralliens, sous la banquise plus on descend profond, plus la diversité augmente. En surface les conditions sont trop extrêmes pour que des écosystèmes puissent s’établir de façon stable sur le long terme. Plus on s’éloigne de la surface, plus on découvre une faune et une flore sous-estimées : de grandes éponges, des gorgones qui ont poussé cent fois moins vite que leurs congénères en eau chaude, des crinoïdes, de nombreuses créatures colorées…

Plongez ! : Comment vas-tu gérer ces plongées extrêmes ?
Laurent Ballesta :
ce sont des plongées très complexes, qui nécessitent une excellente condition physique. Quant on veut sortir des clous, cela devient du sport de haut niveau. Je m’entraîne tous les jours au moins deux heures tous les matins, je fais du cardio, du renforcement musculaire.
Il faut également gérer le froid, avec la problématique de multiplier les épaisseurs pour se protéger, ce qui nous fait perdre de la mobilité et de la dextérité pour faire des images. Pour réaliser ces plongées nous avons développé du matériel spécifique, des sous-vêtements qui intègrent du chauffage électrique notamment au niveau des mains.

Plongez ! : Plongées profondes = plongées longues avec des temps de décompression impératifs. Comment gérer ce temps passé dans une eau proche de 0°C ?
Laurent Ballesta :
la gestion du temps, c’est une autre difficulté. La durée maximale prévue pour les plongées a été fixée à 2h30 environ. On a notamment profité de l’expérience de Ghislain Bardout, il est venu plonger avec nous, il nous a donné plein de tuyaux. Nous avons également régulièrement communiqué avec lui pendant qu’il était au Groenland (NDLR : Ghislain Bardout est le chef de l’expédition Under the Pole qui, de janvier 2014 à septembre 2015, avait pour objectif d’explorer en plongée la côte ouest du Groenland – il y a effectué les premières plongées au-delà de 100 mètres de profondeur en région polaire).

Propos recueillis par Sandrine Leveugle-Souan.

NDLR : pendant l’expédition Antarctica, les photos de Laurent Ballesta et de Vincent Munier ont été envoyées depuis la Terre Adélie et exposées en temps réel pendant la COP21 à Paris. Outre le documentaire de 90 minutes pour Arte, sont également prévus la réalisation d’un 52 minutes purement animalier ainsi qu’un film Imax et un livre.

Revivez les moments les plus forts de l’expédition Antarctica en vidéo !

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